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09.10.2026 · Signal Titans Editorial

Cent fois trop acide : comment Gene Likens a révélé les pluies acides à Hubbard Brook

En 1963, Gene Likens a mesuré une eau de pluie 100 fois plus acide que prévu, révélant l'impact des émissions de charbon du Midwest américain.

Un collecteur de pluie en verre vintage posé sur une souche de bois dans une forêt, avec des nuages d'orage brumeux dérivant depuis des cheminées industrielles à l'arrière-plan.

En 1963, l'écologiste Gene Likens a prélevé des échantillons d'eau de pluie dans les montagnes Blanches du New Hampshire qui se sont révélés environ 100 fois plus acides que prévu. Likens et ses collègues suivaient la chimie de l'eau de la forêt expérimentale de Hubbard Brook depuis 1953. Ils abordaient l'écosystème forestier à la manière de médecins examinant un patient, analysant l'eau des ruisseaux et les précipitations comme des examens de sang ou d'urine pour évaluer la santé de l'environnement. L'acidité particulièrement marquée de la pluie à Hubbard Brook a posé une énigme troublante, sans indication claire sur l'origine de cette acidité ni sur sa durée.

Photographie: Gene Likens
Photographie: Gene Likens. Photo: Mariel Carr, Videographer. Science History Institute. Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0. Redimensionnement et conversion en WebP ; sans retouche.

Le patient des forêts du New Hampshire

Pour comprendre l'ampleur du problème, Likens devait déterminer si cette pluie acide était une anomalie locale isolée ou si elle s'inscrivait dans une tendance atmosphérique plus large. À Hubbard Brook, le suivi chimique à long terme établi depuis 1953 permettait aux chercheurs d'observer l'évolution de la composition de l'eau au fil du temps. Cependant, pour identifier la source de cette acidité, il fallait regarder bien au-delà des frontières de la forêt du New Hampshire.

Le train de nuit pour Oslo

Une avancée décisive est survenue lors d'une rencontre fortuite en Europe. Alors qu'il voyageait dans un train de nuit entre Stockholm et Oslo, Likens a fait la connaissance du chercheur suédois Svante Odén. Ce dernier lui a suggéré que la pollution atmosphérique en Scandinavie provenait de centres industriels situés ailleurs en Europe. Cette observation a incité Likens à étudier le transport de la pollution sur de longues distances en Amérique du Nord.

Dans le Midwest américain, les centrales électriques avaient construit des cheminées de charbon de plus en plus hautes après la catastrophe mortelle liée au smog survenue en 1948 à Donora, en Pensylvanie, qui avait causé la mort de 20 personnes et en avait rendu 7 000 malades. Si ces hautes cheminées ont éloigné la pollution immédiate des communautés locales, elles ont rejeté des oxydes de soufre et d'azote à haute altitude, où les vents dominants les ont transportés sur des centaines de kilomètres vers l'est avant que la pluie et la neige ne les déposent en Nouvelle-Angleterre. En 1974, Likens et son collègue Herbert Bormann ont publié leurs conclusions dans la revue Science à travers un article fondateur intitulé « Acid Rain: A Serious Environmental Problem ».

En quête d'une valeur de référence mondiale

L'article paru dans Science en 1974 a fait la une du New York Times, suscitant un intérêt public mondial et un vif débat scientifique. Afin de vérifier si les précipitations nord-américaines étaient véritablement anormales, Likens a entrepris des expéditions internationales pour établir la valeur de référence naturelle du pH de la pluie. Il a prélevé des échantillons dans des zones reculées et préservées du globe, notamment dans le sud du Chili, en Chine, en Australie et sur l'île Amsterdam dans l'océan Indien. Grâce à ces expéditions lointaines, Likens a déterminé que les précipitations naturelles possèdent un pH de référence de 5,1, prouvant ainsi que la pluie dans le nord-est des États-Unis était considérablement altérée par les émissions industrielles.

La prime du secteur industriel

Ces conclusions ont provoqué une vive opposition de la part de l'industrie des combustibles fossiles. La branche de recherche de l'Edison Electric Institute, l'EPRI (Electric Power Research Institute), a lancé une campagne pour contrer ces preuves, offrant un appel d'offres de 400 000 dollars afin de trouver des chercheurs susceptibles de réfuter explicitement les conclusions de Likens et de discréditer ses travaux. Malgré ces pressions concertées, Likens a poursuivi la collecte de données sur le terrain.

Selon le podcast Distillations, des décennies de mesures systématiques effectuées sur le terrain par Gene Likens ont fini par établir la réalité des précipitations acides à longue distance. En démontrant comment les émissions des centrales du Midwest altéraient la chimie d'écosystèmes éloignés, ses travaux ont contraint les régulateurs et les entreprises énergétiques à reconnaître la pollution atmosphérique interrégionale, transformant durablement la surveillance et la gestion de la pollution dans l'atmosphère.

Image de couverture : illustration générée par IA ; ce n’est pas une photographie documentaire.

Source: Distillations podcast Whatever Happened to Acid Rain?