07.10.2026 · Signal Titans Editorial
Les architectes du paquet : comment J. C. R. Licklider et Donald Davies ont conçu le réseau interconnecté
Comment J. C. R. Licklider et Donald Davies ont combiné partage de temps et commutation de paquets pour poser les bases des réseaux informatiques interconnectés.

En juin 1959, lors de la conférence sur le traitement de l'information de l'UNESCO à Paris, l'informaticien britannique Christopher Strachey a transmis son concept de partage de temps, fraîchement breveté, au psychologue et pionnier américain de l'informatique J. C. R. Licklider. Strachey avait déposé un brevet pour le partage de temps au Royaume-Uni en février 1959, cherchant un moyen de permettre à plusieurs utilisateurs d'interagir simultanément avec un ordinateur central. Selon les archives historiques, cette rencontre parisienne a amorcé un tournant dans la pensée de Licklider, déclenchant un mouvement intellectuel qui allait fondamentalement transformer l'informatique centralisée et isolée en réseaux d'ordinateurs interconnectés et interactifs.

La vision intergalactique de J. C. R. Licklider
En mars 1960, J. C. R. Licklider publie son article fondateur, « Man-Computer Symbiosis », imaginant un réseau de centres informatiques reliés par des lignes de communication à large bande pour partager la conservation et l'accès aux informations. Lorsqu'il est nommé directeur de l'Information Processing Techniques Office (IPTO) au sein de l'Advanced Research Projects Agency (ARPA) en octobre 1962, Licklider dispose enfin du cadre institutionnel nécessaire pour concrétiser cette vision. Dans des notes d'information diffusées à ses chercheurs en 1963, il s'adresse de manière informelle à ses collègues en les qualifiant de « membres et affiliés du Réseau informatique intergalactique », décrivant un système distribué capable d'acheminer des commandes et des ressources entre des ordinateurs centraux géographiquement distants.
Donald Davies et la naissance de la commutation de paquets
De l'autre côté de l'Atlantique, Donald Davies, chercheur au National Physical Laboratory (NPL) au Royaume-Uni, aborde le réseau informatique sous l'angle des communications. En 1965, Davies conçoit de manière indépendante la commutation de paquets, une technique consistant à transmettre des données numériques en découpant les messages en blocs courts et normalisés, acheminés de manière autonome à travers un réseau. Pour tester son concept, Davies conçoit un réseau local au sein du NPL. En 1967, son équipe introduit le principe de bout en bout pour le contrôle d'erreurs, confiant la responsabilité de l'intégrité des données aux appareils d'extrémité, et devient la première à employer le mot « protocole » dans le sens moderne des communications de données. Au début de l'année 1969, Davies déploie le réseau NPL Mark I, concrétisant la première mise en œuvre opérationnelle au monde de la commutation de paquets.
La fusion des concepts dans l'architecture d'ARPANET
Pendant ce temps, à l'ARPA, le directeur de l'IPTO Robert Taylor s'agace de devoir utiliser trois terminaux distincts dans son bureau pour communiquer avec des ordinateurs centraux situés à Santa Monica, à l'université de Californie à Berkeley et au MIT. En janvier 1967, Taylor fait appel à Larry Roberts pour concevoir un réseau interconnecté unique baptisé ARPANET. Lors d'une conférence informatique plus tard cette année-là, Roberts découvre les recherches de Davies sur la commutation de paquets à grande vitesse, présentées par le chercheur du NPL Roger Scantlebury. Percevant sa supériorité en matière d'efficacité par rapport à la commutation de circuits, Roberts intègre le modèle de commutation de paquets de Davies dans l'architecture d'ARPANET et augmente le débit prévu pour les lignes, le faisant passer de 2,4 kbit/s à 50 kbit/s.
Premiers paquets et fondations des protocoles
Cette synthèse technique franchit une étape historique le 29 octobre 1969 à 22 h 30, lorsque des chercheurs tentent la première transmission d'hôte à hôte entre l'UCLA et le Stanford Research Institute. Le réseau plante après la transmission réussie des seules lettres « L » et « O », mais l'expérience valide la faisabilité de la communication par commutation de paquets à grande échelle. Plus tôt cette année-là, le 7 avril 1969, l'étudiant chercheur Steve Crocker avait publié la RFC 1 intitulée « Host Software », inaugurant le processus des Request for Comments. Ce cadre ouvert a permis aux chercheurs de proposer et de normaliser systématiquement les protocoles réseau.
En combinant les principes du partage de temps et de la commutation de paquets dans des réseaux pionniers tels que le NPL Mark I et ARPANET, Licklider et Davies ont posé les mécanismes architecturaux fondamentaux — dont les protocoles normalisés et le contrôle d'erreurs géré par les hôtes — qui régissent encore aujourd'hui le trafic Internet mondial. Leurs travaux précurseurs ont démontré que la distribution des données sous forme de paquets normalisés empruntant des lignes à haut débit permettait de relier efficacement des systèmes informatiques disparates sur de vastes distances.
Image de couverture : illustration générée par IA ; ce n’est pas une photographie documentaire.
Source: History of the Internet