09.10.2026 · Signal Titans Editorial
Un seul mot à Los Angeles : comment le tout premier E3 a redéfini l’histoire du jeu vidéo
Exaspérés par le CES, des dirigeants créent l'E3 en 1995. L'annonce choc de Sony à 299 dollars bouleversa à jamais le marché des consoles.

En juin 1993, les dirigeants d'une industrie générant près de 5 milliards de dollars de ventes annuelles aux États-Unis se réunissent sous des tentes de fortune prenant l'eau, montées sur un parking de Chicago. Lors du Summer Consumer Electronics Show, les fabricants de jeux vidéo ont été relégués à l'extérieur, aux côtés de l'électroménager. Pour un secteur générant des revenus aussi colossaux, ce traitement de seconde zone suscite une vive exaspération chez des responsables convaincus que les salons électroniques traditionnels ne comprennent ni la culture ni l'ampleur du divertissement interactif.

L'exil sur le parking
Pat Ferrell, rédacteur en chef du magazine GamePro, imagine alors un salon professionnel exclusivement consacré au jeu vidéo. Soutenu par l'éditeur International Data Group, qui organise déjà des événements technologiques majeurs comme Macworld, Ferrell présente le projet aux leaders du secteur. Afin d'asseoir sa légitimité institutionnelle, il négocie un accord avec la toute récente Interactive Digital Software Association, en lui cédant une participation de 5 % dans l'événement. La proposition divise les géants du secteur : Tom Kalinske, le PDG de Sega of America, soutient avec enthousiasme l'idée d'abandonner le CES, tandis qu'Howard Lincoln, dirigeant chez Nintendo, insiste pour rester fidèle à la convention établie.
Le calendrier de l'affrontement
Ferrell sort de l'impasse grâce à une manœuvre de calendrier audacieuse. Il fixe la première édition de l'Electronic Entertainment Expo à Los Angeles exactement aux mêmes dates de mai 1995 que la convention rivale choisie à Philadelphie par l'organisateur du CES, Gary Shapiro. Les fabricants de matériel et les éditeurs de logiciels se voient contraints d'arbitrer entre les deux événements. Le tournant décisif survient lorsque Sony s'engage à présenter sa nouvelle console 32 bits sur support CD à l'E3. Ce soutien obtenu, Shapiro appelle directement Ferrell pour reconnaître sa défaite, faisant de l'E3 l'unique vitrine nationale dédiée aux jeux vidéo.
Les conférences de mai 1995
Le premier E3 ouvre ses portes du 11 au 13 mai 1995, accueillant 350 exposants et près de 38 000 visiteurs au Los Angeles Convention Center. Dès la première matinée, les conférences inaugurales prennent un tour théâtral qui va marquer l'histoire de l'événement. Tom Kalinske monte sur scène pour annoncer que la Saturn, la console 32 bits de Sega, est disponible immédiatement chez quatre grands distributeurs au prix de 399 dollars, avançant son lancement par rapport à la date de septembre initialement prévue. Sony enchaîne avec une présentation du dirigeant Olaf Olafsson, qui cède ensuite la parole à Steve Race, président de Sony Computer Entertainment of America. Race s'approche du micro, prononce un simple chiffre — « 299 $ » —, lâche le micro et quitte la scène.
Un basculement dans la guerre des consoles
La déclaration minimaliste de Steve Race fixe le prix de la PlayStation 100 dollars en dessous de celui de la Sega Saturn, le jour même de la sortie surprise de cette dernière. Sega se heurte rapidement au mécontentement des développeurs pris de court par cette accélération du calendrier, ainsi qu'à la colère des revendeurs exclus de la première vague de distribution. Le tarif agressif fixé par Sony établit immédiatement sa domination commerciale. Selon l'historique documenté par Jimmy Maher, la PlayStation a largement dominé le marché des consoles de salon jusqu'à la fin des années 1990, dépassant finalement les ventes de la Sega Saturn dans un rapport de dix contre un et consacrant le rôle central de l'E3 dans l'histoire du jeu vidéo.
Image de couverture : illustration générée par IA ; ce n’est pas une photographie documentaire.