01.10.2026 · Signal Titans Editorial
Les parias de l’oncologie : comment la persévérance a élucidé le virus du cancer
Pendant des décennies, des chercheurs ont bravé le scepticisme généralisé pour démontrer le rôle des virus dans le cancer et transformer l'oncologie.

Pendant plus d'un siècle, l'idée que des agents infectieux puissent déclencher un cancer a suscité un profond scepticisme au sein de la communauté scientifique. Comme le cancer ne présentait aucun signe de contagion classique entre patients et soignants, la médecine dominante considérait les virus oncogènes comme une hypothèse fantaisiste. Pourtant, une poignée de chercheurs déterminés a persévéré, posant progressivement les bases de l'oncologie moderne et de la biologie moléculaire.

Filtrer l'inconnu
Cette quête débute en 1909 lorsque Peyton Rous mène des expériences novatrices à l'Institut Rockefeller. Travaillant sur des tumeurs de poulet, Rous broie le tissu cancéreux et le fait passer à travers des filtres assez fins pour éliminer toutes les cellules entières. Selon Gregory J. Morgan lors d'un entretien pour le podcast Distillations, l'injection de ce filtrat acellulaire à des poulets sains entraîne la formation de nouvelles tumeurs. Ne disposant pas des microscopes électroniques des époques ultérieures, Rous ne peut observer directement l'agent subcellulaire — appelé plus tard le virus du sarcome de Rous — et reste prudent quant à sa désignation dans ses publications. Ses contemporains écartent alors largement ses conclusions, y voyant une curiosité biologique propre aux oiseaux plutôt qu'un indice pour la pathologie humaine.
Des décennies plus tard, dans les années 1930, Richard Shope met en évidence un processus similaire chez des lapins sauvages atteints d'excroissances cornées, causées par ce qui sera nommé le papillomavirus de Shope. Malgré ces modèles animaux, l'acceptation par la communauté médicale reste hors de portée pendant des années, suspendue à des avancées techniques comme la microscopie électronique et la découverte du rôle structural de l'ADN dans les années 1950.
La persistance face aux moqueries
Le flambeau est ensuite repris par Ludwik Gross, un médecin-chercheur polonais ayant fui l'Europe occupée par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Arrivé aux États-Unis, Gross est convaincu que les virus détiennent la clé pour comprendre les cancers humains. Confronté au mépris manifeste de ses pairs — certains refusant même de lui serrer la main —, il mène ses premières recherches avec des ressources extrêmement limitées. À une époque où il sert dans un hôpital pour anciens combattants, il va jusqu'à élever ses colonies de souris d'expérience dans des boîtes de café conservées dans le coffre de sa voiture.
Gross découvre que la transmission de la leucémie et du polyomavirus entre souris exige d'injecter les animaux dès leur naissance, avant que leur système immunitaire ne soit développé. À la fin des années 1950, des scientifiques indépendants parviennent à répliquer ses résultats, inversant le cours de l'opinion scientifique et apportant à Gross une reconnaissance méritée.
Des parias aux diagnostics modernes
La longue résistance opposée à la virologie tumorale illustre la façon dont l'orthodoxie scientifique peut freiner des idées révolutionnaires lorsque les preuves reposent sur des paradigmes inhabituels. En explorant des anomalies que leurs confrères négligeaient, ces pionniers ont mis au jour des mécanismes fondamentaux de la division cellulaire, menant à la découverte des oncogènes et au développement de vaccins modernes contre des virus comme le VPH.
Image de couverture : illustration générée par IA ; ce n’est pas une photographie documentaire.
Source: Distillations podcast Cancer Virus Hunters: An Interview with Gregory J. Morgan